Partager l'article ! Isidore amnésique: Personnellement, je ne suis pas très attaché aux fêtes, anniversaires, et autres comm ...
ALEX REMY
Ecrivain, Poète, Scénariste et Dialoguiste
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Personnellement, je ne suis pas très attaché aux fêtes, anniversaires, et autres commémorations. Cependant, ce sont des coutumes très appréciées par les animaux, témoin un événement qu'avait oublié de fêter notre député, et qui lui coûta, sinon la vie, du moins une fameuse correction.
Ça s'est passé un samedi et le samedi, chez nous, est le jour du marché. Nous aimons beaucoup nous promener au milieu des étals pour marchander des produits dont nous n'avons aucune utilité, juste pour le plaisir ; Et puis surtout, ça nous permet de rencontrer des amis.
Ce jour là donc, Isidore, prétextant auprès de Mirabelle son épouse diverses obligations inhérentes à sa charge au chef-lieu de canton, y était allé avec Barnabé, pour rire et discuter entre amis. Ce genre de rencontre était l’objet de fortes libations, pas toujours à l'eau pure, et nos amis rentraient rarement au Vernay par leurs propres moyens.
Nos lascars, ce jour là, s’étaient levés matin et de fort bonne humeur, savourant à l'avance cette belle journée. Après de rapides ablutions et un petit déjeuner prestement avalé, ils se mirent en route vers le village, d’un pas gaillard.
Durant tout le chemin, les bougres chantèrent à tue-tête des chansons que je n'ose vous répéter tant j'ai peur de choquer les oreilles des dames … Encore que, par les temps qui courent … Bref ! Il était à peine huit heures lorsqu'ils arrivèrent sur la place du marché. Ils n'étaient pas les premiers. Les commerçants avaient déjà installé leurs tréteaux et chez Suzon, le café de la mairie, c'était déjà plein à craquer.
Le premier compagnon qu'ils rencontrèrent fut Zébulon, le taureau de la ferme Isambert ; Vous savez, la ferme qui se trouve à la sortie du village. Ah oui, c’est vrai, vous n’êtes pas d’ici.
Donc, disais-je, Zébulon avait les bras chargés de fleurs et arborait un sourire béat. Isidore l’interpella :
- Dis-donc ! Tu m'as l'air bien encombré. C'est pour ta dulcinée le bouquet que tu portes dans les bras.
- Bien sûr, car aujourd'hui est un jour particulier.
- C'est l'anniversaire de Mme Zébulon ?
- Mais non ! Quelle idée ? Seulement aujourd'hui il ne faut que, sous aucun prétexte, elle ne me prenne en défaut.
- Alors c'est pour fêter le jour où vous vous êtes rencontrés?
Le taureau s'esclaffa.
- Ah ? c'était une plaisanterie ? j'aurais dû m'en douter.
- Peu importe ! Intervint Barnabé. Que ça ne nous empêche pas de boire et de nous amuser. Qu'est-ce que tu prends ?
Mais Zébulon, à sa grande surprise, refusa l'invitation.
- Je suis désolé, j'ai promis à Félicienne de ne pas rentrer trop tard, et surtout à jeûn. Mais la semaine prochaine, ce sera avec plaisir. J’ai beaucoup de choses importantes à faire ce matin et je n’ai pas une minute de trop.
Là-dessus, Zébulon salua nos amis et, son bouquet de fleurs à la main, il quitta l'auberge.
Isidore était perplexe. Quel était l’évènement qui pouvait rendre Zébulon aussi raisonnable, lui qui n'était pas le dernier à prendre des cuites carabinées. Mais très vite notre ami oublia cette péripétie pour mieux se consacrer à la rigolade.
Bientôt, Zigoto le bouc entra dans l'établissement avec à la main lui aussi, un splendide bouquet de fleurs. Il semblait d'humeur guillerette.
- Mais oui ! s'exclama notre député. C'est aujourd'hui le sainte Biquette ! mais où avais-je la tête.
- Pas du tout ! répondit le bouc en se demandant si l'animal était devenu idiot. Mais nous sommes un certain jour que je te conseille de ne pas oublier.
Cette réponse laissa Isidore en pleine expectative. Il avait beau réfléchir, il ne voyait pas ce que son compagnon avait voulu dire.
- Voyons ! pensa-t-il. Aujourd'hui ce n'est pas l'anniversaire de ma tendre épouse, c'est en Avril. Ce n'est pas sa fête non plus, c'était le mois dernier, même que j'ai pris une de ces cuites ce jour là. Quant à notre anniversaire de mariage, je m'en souviens bien, c'était en automne. Non ! la date d’aujourd’hui n'évoque rien pour moi qui ne se commémore. ! Et puis au diable ces balivernes. Profitons qu'il me reste un peu d'argent pour boire à la santé de ma tendre épouse et rire avec mes amis.
Après plusieurs heures passées dans le café à aller de tournées en tournées, nos compères, ivres morts, décidèrent de rentrer à la maison. La soirée était déjà bien entamée et ce furent deux poivrots tenant à peine debout qui sortirent du bistrot.
Tout le long du chemin de retour, ils chantèrent à tue-tête, bras-dessus bras-dessous, comme à l’aller, l’ivresse en plus. Toutefois Isidore, malgré des idées embrouillées, avait bien remarqué que les gens qu’il croisait avaient les bras chargés de fleurs, et arboraient aux lèvres un sourire béat. Ce fut plein de points d’interrogation dans la tête qu’il arriva au Vernay. Il était quelque peu inquiet malgré tout et la phrase de Zigoto ne quittait pas son esprit : “ Un certain jour que tu ne devrais pas oublier ”.
Il avait beau essayer de se rassurer en se disant que ça ne devait pas être si important que cela, un méchant pressentiment le taraudait.
Lorsqu’ils poussèrent la porte de la ferme, nos lascars purent constater que toutes ces dames avaient entre leurs mains un splendide bouquet qui semblait, de toute évidence, les combler de joie. Elles étaient toutes au milieu de la cour à comparer leurs fleurs. Dame Biquette affirmait à qui voulait l'entendre, et même aux autres, que le sien était assurément le plus beau du Vernay. Seule Mirabelle était absente, préférant rester chez elle pour éviter la honte d’être la seule à ne pas avoir reçu de présent. Elle se trouva fort marrie de voir à travers la fenêtre revenir son époux les mains vides, mais avec une cuite majuscule, croyez-moi, qui compte dans la vie d'un cochon.
Cette humiliation fut bien plus, ma foi, que ne pouvait supporter Mme la député.
La soirée fut paisible pour le bon Barnabé car il ne possédait ni femme ni fiancée. Quant à notre verrat, le destin a voulu qu'il ne soit pas l’époux d’une tendre ingénue.
A peine eut-il passé le seuil de sa maison
Que Mirabelle avait déjà pris un bâton
Afin qu'il se souvienne à grands coups sur le groin
Que nous étions le jour de la Saint-Valentin.