Partager l'article ! Le Taureau: Comme il était heureux, lorsqu’il était petit Auprès de ses parents, dans son coin de nature ...
ALEX REMY
Ecrivain, Poète, Scénariste et Dialoguiste
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Comme il était heureux, lorsqu’il était petit
Auprès de ses parents, dans son coin de nature
Broutant une herbe rare, croquant groseilles et mûres,
En rêvant à l’Espagne, en chantant l’Italie.
La vie était paisible en ces temps dépassés
Et il avait confiance dans les hommes qui, le soir,
Venaient dans la garrigue, en voiture pour le voir
Et qui s’en retournaient, ravis et rassurés.
Mais par un triste jour, lorsqu’il avait cinq ans,
Les hommes sont venus avec une bétaillère.
Ils lui ont mis au cou une grosse lanière
Et sans ménagement l’ont fait monter dedans.
Il n’était pas inquiet, pourquoi l’eut-il été ?
Les hommes avaient toujours été gentils pour lui.
C’était eux qui un jour lui sauvèrent la vie
Lorsque dans un trou d’eau il faillit se noyer.
Lorsqu’enfin le camion, sur une place s’arrêta,
Il put voir, effrayé, à travers les persiennes
Un drôle de bâtiment qu’ils appelaient « arène »
Et d’où sortaient des cris, des « olé », des « vivat ».
Il se laissa guider sans une plainte, sans un cri
Dans un sinistre enclos, avec ses congénères,
Victimes expiatoires, camarades de misère
Qui semblaient résignés à leur destin promis.
Il resta là deux heures, voyant ses compagnons,
Entraînés un par un, hors de l’enclos maudit
Il les enviait presque de s’en aller ainsi
De quitter cet endroit, tant le temps semblait long.
Et puis deux hommes vinrent et le prirent à l’oreille.
Ils le poussèrent ainsi vers une porte dérobée
Et il se retrouva tremblant et effrayé
Dans une vaste cour, inondée de soleil.
Lorsqu’il était entré, ce fut une clameur.
Il distinguait autour de l’arène de pierre
Des gens debout, hurlant, l’exhortant à la guerre
Lui qui était si doux, lui qui avait si peur.
La stupeur passée, il aperçut enfin
Au milieu de la cour, un homme droit et fier
Sur le vêtement duquel ruisselait la lumière
Et qui le regardait, une cape à la main.
L’homme enfin s’approcha, agitant le chiffon,
Sautillant sur le sable qui recouvrait l’arène,
Tournant autour de lui avec des cris de haine
Tandis que le public hurlait à l’unisson.
Et puis l’homme planta soudain dans son épaule,
Une banderille en bois, et son sang ruissela.
Terrassé de douleur, tête baissée il fonça
Pour son premier combat, pour son ultime rôle
Il lutta un quart d’heure sans ménager sa peine
Sa bravoure lui valut, comme un ultime hommage
Des cris d’encouragements pour exciter sa rage
Contre le torero et la bêtise humaine.
Puis ivre de fatigue et perclus de douleur
Levant les yeux au ciel, il se mit à genoux
Comme implorant les Dieux en se tordant le cou,
Montrant aux assassins comment l’innocent meurt.
Il ne vit pas l’épée, n’entendit pas la lie
Qui trépignant de joie, voyait mourir la bête.
Quand il ferma les yeux il avait dans la tête
Des images d’Espagne et des chants d’Italie.