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Le Taureau

 

Comme il était heureux, lorsqu’il était petit

Auprès de ses parents, dans son coin de nature

Broutant une herbe rare, croquant groseilles et mûres,

En rêvant à l’Espagne, en chantant l’Italie.

 

La vie était paisible en ces temps dépassés

Et il avait confiance dans les hommes qui, le soir,

Venaient dans la garrigue, en voiture pour le voir

Et qui s’en retournaient, ravis et rassurés.

 

Mais par un triste jour, lorsqu’il avait cinq ans,

Les hommes sont venus avec une bétaillère.

Ils lui ont mis au cou une grosse lanière

Et sans ménagement l’ont fait monter dedans.

 

Il n’était pas inquiet, pourquoi l’eut-il été ?

Les hommes avaient toujours été gentils pour lui.

C’était eux qui un jour lui sauvèrent la vie

Lorsque dans un trou d’eau il faillit se noyer.

 

Lorsqu’enfin le camion, sur une place s’arrêta,

Il put voir, effrayé, à travers les persiennes

Un drôle de bâtiment qu’ils appelaient « arène »

Et d’où sortaient des cris, des « olé », des « vivat ».

 

Il se laissa guider sans une plainte, sans un cri

Dans un sinistre enclos, avec ses congénères,

Victimes expiatoires, camarades de misère

Qui semblaient résignés à leur destin promis.

 

Il resta là deux heures, voyant ses compagnons,

Entraînés un par un, hors de l’enclos maudit

Il les enviait presque de s’en aller ainsi

De quitter cet endroit, tant le temps semblait long.

 

Et puis deux hommes vinrent et le prirent à l’oreille.

Ils le poussèrent ainsi vers une porte dérobée

Et il se retrouva tremblant et effrayé

Dans une vaste cour, inondée de soleil.

 

Lorsqu’il était entré, ce fut une clameur.

Il distinguait autour de l’arène de pierre

Des gens debout, hurlant, l’exhortant à la guerre

Lui qui était si doux, lui qui avait si peur.

 

La stupeur passée, il aperçut enfin

Au milieu de la cour, un homme droit et fier

Sur le vêtement duquel ruisselait la lumière

Et qui le regardait, une cape à la main.

 

L’homme enfin s’approcha, agitant le chiffon,

Sautillant sur le sable qui recouvrait l’arène,

Tournant autour de lui avec des cris de haine

Tandis que le public hurlait à l’unisson.

 

Et puis l’homme planta soudain dans son épaule,

Une banderille en bois, et son sang ruissela.

Terrassé de douleur, tête baissée il fonça

Pour son premier combat, pour son ultime rôle

 

Il lutta un quart d’heure sans ménager sa peine

Sa bravoure lui valut, comme un ultime hommage

Des cris d’encouragements pour exciter sa rage

Contre le torero et la bêtise humaine.

 

Puis ivre de fatigue et perclus de douleur

Levant les yeux au ciel, il se mit à genoux

Comme implorant les Dieux en se tordant le cou,

Montrant aux assassins comment l’innocent meurt.

 

Il ne vit pas l’épée, n’entendit pas la lie

Qui trépignant de joie, voyait mourir la bête.

Quand il ferma les yeux il avait dans la tête

Des images d’Espagne et des chants d’Italie.

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