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Mardi 27 avril 2010 2 27 /04 /Avr /2010 23:26

 

Allez, c'est dit. Dès lundi ou mardi prochain j'écris un nouveau roman, probablement autour de Stéphanie Tibert l'héroïne de "L'affaire Montallec". Le temps de trouver un sujet et je me lance.

Je présenterai ce roman sur ce blog au fur et à mesure de son avancement à raison de 3 ou 4 pages par jour.

 

Mais en attendant, voici "Le procès", histoire tirée d'Opaline (pages 82 à 90). Ce jour-là, Isidore notre cochon-député avait intenté un procès contre Tyson, le chien le plus fainéant et voleur du canton, et c'est Barnabé le percheron qui officiait. Le malheur, c'est que nos deux plaideurs avaient choisi Dame Biquette et Mirabelle comme avocates. Je vous laisse imaginer les conséquences désastreuses que ça eut pour nous ... Ah oui, c'est vrai ... Vous n'avez pas assez d'imagination pour ça. Alors je vais vous raconter :

 

Le procès

    Bien que nous nous entendions parfaitement, il nous arrive de nous taquiner, de nous chamailler, de nous chercher noises. Bien entendu, ce n'est jamais bien grave et nous finissons le plus souvent par nous réconcilier.

    Toutefois, il peut advenir que le différend soit plus sérieux et, pour régler le litige, il n'est pas rare que les protagonistes demandent un procès afin d'obtenir satisfaction.

    Bien sûr, pas de cour d'assises, pas de gendarmes, pas de greffiers ou d'accessoires propres à toute bonne justice. Non ! nous nous contentons de désigner, par tirage au sort s’il vous plait, le juge qui sera chargé d’apporter un avis sur l’affaire. Les parties choisissent chacun un avocat et le procès est renvoyé à quelques jours afin que chacun ait le temps de peaufiner ses arguments.    Le juge est tiré au sort donc, et le sort, malicieux, peut choisir n’importe qui, même Gertrude. C'est arrivé une fois ou deux. Inutile de vous dire que, avant que la bestiole comprenne ce qu'est un procès, un juge, un avocat ou un délibéré, les protagonistes avaient eu le temps de trouver un accord.

    Rassurez-vous, les jugements ne sont pas sévères. Tout au plus le juge se contente-t-il d’indiquer ce qu'il faut faire pour résoudre le problème au mieux, et les plaideurs doivent s'engager à suivre cet avis.

    Les verdicts satisfont tout le monde en général. Pourtant, au sujet du procès dont vous a parlé Isidore, il faut bien reconnaître que les conséquences de la décision nous furent pénibles.

    Mais n’anticipons pas et commençons par le commencement.

    Notre député à l'habitude de récupérer de temps en temps, des pommes tombées des arbres du patron. . “ En cas de coup dur ! ” claironne-t-il afin d’excuser ces actes de basse grivèlerie. Rien de bien méchant comme vous le voyez. Seulement, un jour, Isidore resta perplexe devant son tas de pommes. Il lui sembla qu'il était moins fourni que la veille et cela le contraria.

    - Ce n'est pas possible ! pensa-t-il on ne me les a pas volées. Il n'y a pas de voleurs au Vernay. Je dois me faire des idées. Je vais marquer la hauteur de mon tas de pommes, je verrai bien demain.

    Et notre député vaqua à ses occupations. Il alla de réunions politiques en vins d'honneur, si bien, l’alcool aidant, qu'il oublia bientôt ses pommes.

    Le lendemain, en sifflotant une scie quelconque, il descendit à la cave. Soudain, en découvrant ses pommes, il resta interdit.

    - Saperlipopette ! s'exclama-t-il. Si j’en crois la marque, ma réserve a baissé de dix bons centimètres. Foi d'Isidore, ça ne va pas se passer comme ça. Je vais me cacher derrière ce petit muret et attendre le voyou afin de lui faire passer le goût de mes fruits.

    Aussitôt dit, aussitôt fait ! et voilà que notre verrat se tapit derrière le mur. Il guetta ainsi deux heures durant et il commençait à trouver le temps bien long.

    Il s'apprêtait à abandonner lorsqu'il entendit la porte de la cave grincer. Visiblement quelqu'un venait d'entrer au sous-sol. Cette impression se confirma lorsque les marches de l'escalier craquèrent sous les pas du visiteur qui visiblement faisait tout pour passer inaperçu.

    - Ouf ! ce n'est pas le patron. D'habitude il ne prend pas tant de précautions. Heureusement, parce qu'il m'aurait passé un de ces savons.

    Lorsque le visiteur passa dans la faible clarté du soupirail, notre ami reconnut Tyson.

    - J’aurais dû m'en douter ! pensa-t-il. Qui, à part ce flemmard aurait eu l'idée de voler des pommes au lieu de les ramasser lui-même.

    Sans perdre une seconde, Tyson sortit un sac de sa poche et commença à le remplir. Notre député bondit alors de sa cachette et apostropha l’intrus.

    - Ne te gêne surtout pas ! Tu veux ma femme en plus ?

    Tyson, d'abord surpris, reprit vite ses esprits. Il était voleur, certes, mais pas fou.

    - Je préfère la laisser à son cochon d’époux ! répondit-il dans un éclat de rire. Elle est presque pire que Dame Biquette. Et puis, elles ne t’ont pas coûté cher, il me semble. Tu ne les aurais pas trouvé sous les arbres du patron, par hasard ?

    -Peut-être ! mais je me suis tout de même donné la peine de les ramasser.

    - Ben moi aussi je me suis donné la peine de les ramasser ! répondit le chien en riant.

    -  Je ne voudrais pas être méchant, poursuivit Isidore, mais il me semble qu'il y a ici un fainéant auquel la simple idée de travailler donne des boutons.

    Cette réflexion fit réagir Tyson.

    - Je ne suis peut-être pas très vaillant à l'établi, mais je ne suis pas un escroc, un bandit et un malhonnête homme. Je ne suis pas une espèce de politicien plus véreux que ces misérables pommes.

    Que l'on puisse attenter ainsi, sans retenue, à sa condition de cochon et d’élu était plus que ne pouvait supporter le verrat.

    - Puisqu'il en est ainsi, répondit-il, outré, je demanderai ce soir pendant le repas, qu'un procès soit organisé afin d'obtenir des excuses.

    A ces mots, Tyson haussa les épaules et sortit en sifflant d’un air moqueur, son sac à la patte.

    C'est ainsi qu'au dîner Isidore se leva et, après avoir demandé le silence, s'exclama.

    - Vous savez tous combien je suis honnête …

    Faisant semblant de ne pas constater la mine dubitative de ses compagnons, il poursuivit.

    - Vous savez qu'en tant que député de gauche, j’ai toujours eu à coeur la défense de vos intérêts …

    Cette affirmation ne suscita pas, là non plus, une approbation enthousiaste, ce qui décontenança quelque peu notre ami.

    - … Bref, poursuivit-il, j’ai l'honneur de vous demander procès pour trancher un grave différend survenu avec le cabot le plus feignant de canton, j’ai nommé Tyson.

    Le chien, vexé par cette présentation insultante, répliqua.

    - Feignant mais honnête. Je ne saurais en dire autant de tout le monde autour de cette table.

    - Qu'est-ce que tu as encore fait ? demanda Dame Biquette.

    - Pas grand-chose ! alors que je me promenais dans la cave, je trouve une pomme par terre. Tiens ? une pomme me suis-je dit. Que fait-elle là ? Je m’apprêtais à la manger car j'avais un petit creux lorsque je vois cet énergumène déguisé en député qui surgit en me traitant de voleur …

    - Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre ! intervint Isidore. Môssieur se promenait dans la cave. C'est vrai que c'est tout naturel de se promener dans la cave. L’air y est si sain. Et le lascar avait un sac, par le plus grand des hasards, bien sûr. Et c’est sans doute par inadvertance qu’il était en train de le remplir avec mes pommes, n’est-ce-pas ? Seulement ce n'est pas la première fois. J'avais déjà remarqué que quelqu'un me les volait et j'ai pris le coupable sur le fait.

    - Des pommes dans la cave ? s’étonna Barnabé. D’habitude, le patron les entrepose sous la grange.

    - C’est-à-dire ! bredouilla notre député. Lorsque par hasard, j’en trouve une par-terre, je la ramasse et je la range dans la cave pour le cas où j’aurais une petite faim.

    - Lorsqu’il en trouve une par hasard… se gaussa Tyson. Lorsqu’il va les voler sous les arbres du patron, oui !!!

    - Il n'empêche que tu n'avait pas à me les prendre.

    - Peu importe, intervint Barnabé. Le mieux est de faire un procès. Nous verrons bien à ce moment-là.

    Cette idée fut acceptée à l'unanimité et, sans perdre un instant, le tirage au sort fut organisé pour désigner le juge. Le hasard faisant bien les choses, ce fut Barnabé qui fut désigné. Le percheron est sans doute un peu pénible lorsqu'il raconte ses histoires de service militaire, mais c'est sans aucun doute celui qui, parmi nous, a le plus de bon sens. Ensuite, les plaideurs durent se trouver un avocat pour les représenter. Le verrat n'hésita pas un instant pour désigner sa défenderesse.

    - Moi ! je choisis Mirabelle, ma tendre épouse. Qui mieux qu'elle pourrait défendre mes intérêts ?

    Tyson semblait plus perplexe dans son choix. Il ne voyait pas bien quel avocat aurait une chance de contredire M. et Mme Isidore. Et puis, il se souvint fort à propos qu’il y avait bien quelqu'un qui pourrait leur tenir tête et même les rembarrer : Dame Biquette. Elle avait plus de bagout et de mauvaise foi que les deux autres réunis et, de plus, elle était un adversaire politique acharné de notre député.

    - Quant à moi, je choisis dame Biquette ! s'écria-t-il avec enthousiasme. Je suis sûr qu’elle saura prouver mon innocence.

    Les deux avocates se déclarèrent flattées de la confiance qui leur était faite et le juge Barnabé renvoya le procès au mardi suivant, considérant que quatre jours étaient suffisants pour se préparer à plaider une affaire aussi simple.

    C'est ainsi que, quatre jours plus tard, en fin de matinée, s’ouvrit sous la grange le procès qui laissera dans l'histoire de notre communauté de cuisants souvenirs, mais n'anticipons pas.

    Ce mardi-là donc, s’ouvrit en grande pompe ce fameux procès.

    Après que le juge Barnabé eut obtenu le silence d'un public déchaîné, il exposa les faits de la manière la plus impartiale possible, sans que personne ne l'écoutât au demeurant car chacun avait déjà pris position en fonction, non des événements, mais de ses convictions politiques. Les Isidoristes étaient convaincus du bon droit de leur député tandis que les Biquettiens considéraient que Tyson n'avait fait que prendre ce qui avait été volé.

    Seulement, le juge n’appartenait à aucune obédience et ne s'était pas vraiment fait d'opinion. Il demanda donc à Tyson de donner sa version des faits, ce que fit le chien, posément, sans aucune agressivité envers son adversaire.

    L’exposé terminé, Barnabé invita Isidore à s'expliquer à son tour et le verrat s’exécuta sur le même ton. Chacun, bien entendu, attribuant à l'autre tous les torts.

    Force était de constater que, malgré l'importance de l'enjeu, les propos échangés étaient francs et courtois, pour la plus grande satisfaction du juge Barnabé.

    Malheureusement, celui-ci, dans un instant d’euphorie, commit l'irréparable. Il invita Dame Biquette à plaider. Elle n'y alla pas par quatre chemins et, retrouvant ses accents du temps de la campagne électorale, elle déclencha une véritable attaque en règle contre le député.

    - Mesdames et Messieurs ! commença-t-elle. Ce qu’a dit mon client ne peut être contesté. Tout le monde sait qu'Isidore est un affreux, un escroc, un député véreux …

    - Dis donc ! intervint Mirabelle. Vous pourriez être polie à défaut d'être belle. Si vous chantiez aussi bien que vous êtes bête, vous seriez une star, et depuis belle lurette.

    Dame Biquette pensait avoir la plus belle voix du monde et cette offense fut plus qu'elle ne pouvait supporter. Aussi, ce qui devait arriver, arriva. Notre chevrette bondit sur Mme la député et nos péronnelles se roulèrent dans le ruisseau. Bien entendu, cette dispute ne resta pas sans suite. Tout le public s'empoigna, quelles que soient leurs convictions politiques et leur favori. Chez nous, nous aimons tellement la bagarre que nous ne regardons pas à ce genre de détail. Un adversaire est un adversaire après tout. Bref, la cour du Vernay se mit à ressembler à la salle Wagram un soir de championnat du monde. Ça se battait dans tous les coins ; Et bing et bang. Même le juge y participait.

    Lorsque le pugilat cessa faute de combattants, son excellence Barnabé, juge à la cour du Vernay, se rassit à son bureau. Après avoir remis son vieux haut-de-forme percé qui lui servait de toque, il prononça devant une assistance en piteux état, une sentence peu banale qui fera, n’en doutons pas, jurisprudence.

    - Je passe sur les insultes dit-il doctement, car elles furent réciproques. Quant au vol de pommes, le terme est équivoque car notre député les a lui-même volé en allant les chercher dans le champ du fermier. C'est donc pour ces motifs que je ne donne raison ni à Isidore ni à Tyson. Mais il reste souhaitable qu’à l’avenir, si Tyson souhaite manger des pommes, qu’il aille les chercher lui-même.

    Ce jugement était, comme je vous l’avais dit, plein de bon sens, et les deux parties l’acceptèrent de bon cœur

    - Toutefois, poursuivit le juge Barnabé, le comportement des deux avocates a été inadmissible et indigne de leur métier. Je les condamne donc, pendant quinze jours, à balayer la cour matin et soir.

    Que les deux justiciables soient ainsi acquittés et leurs avocates, lourdement condamnées, voilà qui n’est pas très commun je pense. Inutile de vous dire que ce verdict fut accueilli avec des rires et des cris de joie, sauf de la part des deux condamnées.

    Toutefois, à la réflexion, je ne suis pas certain que fut une bonne décision car, les quinze jours qui suivirent furent pour nous un enfer.

    Nos mégères alors réconciliées, passèrent tout leur temps à surveiller les allées et venues dans la cour, et malheur à celui qui, sans vergogne, osait prétendre la traverser avec ses sabots crottés, car le pauvre se faisait aussitôt vilipender.

    - Ça se voit que ce n'est pas toi qui fait le ménage ! glapissaient-elles à l'envie. Tu vas mettre les patins, oui ou non ?

    Enfin ! tout de même ! des patins dans une cour de ferme, c’est ridicule, n’est-ce pas ?

Et pourtant par la faute de ce juge chevalin

Qui, rendant son verdict, croyait faire le malin,

De prendre les patins, nous fûmes obligés

Comme dans le grand salon d'honneur de l'Elysée.

Par Alex Remy
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