Afin de faire vivre ce blog et vous permettre de découvrir mes écrits, je mettrai en page d'accueil, chaque jour, soit un extrait d'un de mes romans, soit une histoire en prose, soit un poème écrit dans la journée.
Aujourd'hui, vous aurez le droit à la présentation de Dame Biquette, une des héroïnes d' "Opaline" et de "L'école buissonnière". Cette histoire en prose est tirée d' "Opaline" (pages 26 à 32).
Demain, si vous êtes sage, je vous raconterai l'histoire dramatique d'un taureau de combat. Cette histoire sera en vers, et dans le genre triste. J'espère simplement que j'aurai le temps de l'écrire. Sinon ce sera une autre histoire ou un extrait de roman.
En attendant, voici "Biquette et le loup" :
Biquette et le loup
Un jour, Dame Biquette montrant les prés verdoyants qui s’étalaient paresseusement sur les flancs de la colline surplombant les pâturages, dit à son compagnon Zigoto.
- Regarde-moi cet herbage gras à souhait. Et nous qui sommes en train de brouter une herbe rare et jaunie. Ce serait vraiment péché de ne pas en profiter.
Le bouc qui n’avait jamais entendu parler de ce genre de péché dans les cours de catéchisme de Totoche…Pardon, de l’abbé Matoche, se contenta de hausser les épaules et continua à paître sans plus se préoccuper des jérémiades de sa compagne. Mais Dame Biquette qui savait se montrer câline lorsque ses intérêts coïncidaient avec ses sentiments, poursuivit en se frottant voluptueusement au flanc du bouc.
- Que dirais-tu si nous allions en cachette sur la colline pour festoyer de cette herbe tendre et savoureuse ?
Zigoto ne semblait sensible, ni à ses caresses ni à sa proposition. Aussi, le naturel de notre amie revint-il au grand galop.
- Bon ! Tu ne crois pas que je vais continuer à jouer les geishas toute la journée pour obtenir satisfaction ? Arrête de brouter immédiatement et allons-y.
- Mais ! Et Pancho ? tenta d’opposer le malheureux.
- Cet abruti de chien ? tu sais bien qu’il roupille toute la journée. C’est même nous qui sommes obligés de le réveiller le soir pour rentrer à la chèvrerie.
Là, permettez-moi de faire un aparté. Je me dois d’opposer un démenti à cette affirmation aussi perfide que fallacieuse. Je ne dis pas qu’il ne m’arrive pas de faire la sieste quelquefois, cependant, les dires de Dame Biquette sont très exagérés… Si l’on y regarde bien… Parce que … Enfin bref, ne répondons pas à la provocation et poursuivons !
- Et puis ! objecta Zigoto. Si on rencontrait le loup ! Qu’est-ce que nous ferions ?
- Ah ah ah ! s’esclaffa la chevrette. Rencontrer le loup ! Mon pauvre Zigoto, je ne te savais pas aussi ridicule. Des loups, il y a au moins mille ans que personne n’en a vu par ici. Dis plutôt que tu as peur de faire le mur, trouillard !
“ Dame Biquette a raison, pensa le bouc. Des loups, ça fait bien longtemps que personne n’en a vu, à part le père Tournesol les soirs de cuite. Mais lui, lorsqu’il a bu, il voit même des éléphants roses. ”
- Et pourquoi n’y vas-tu pas toute seule ? demanda-t-il sans se faire trop d’illusions.
- Si j’y vais toute seule, comment pourrais-je dire que c’est de ta faute si je me fais attraper en rentrant ?
Zigoto reconnut que l’argument était imparable.
- D’accord ! finit-il par céder, considérant qu’à tout prendre, les remontrances du patron étaient préférables à une scène de ménage de son amie. Toutefois…Demanda le bouc, il faut me promettre que nous serons de retour avant le coucher du soleil. Je sais bien que notre gardien … Mais, si nous manquons à l’appel il s’en apercevra.
C’est ainsi que, pendant que je faisais une petite sieste bien méritée car c’est fatigant de garder des chèvres, nos deux lascars passèrent sous la clôture et s’élancèrent sur le chemin qui menait aux prés convoités.
Lorsqu’ils arrivèrent, Dame Biquette s’exclama :
- Alors ! qui avait raison hein ? On n’est pas mieux ici que dans notre enclos ?
Le bouc ne put que le reconnaître et se jeta dans l’herbe tendre. Ils passèrent ainsi toute l’après-midi à gambader dans les champs de luzerne ou de colza, se roulant par ci, dévorant par là, et le bouc n’était pas le moins excité.
Le temps s’écoula joyeusement. Ils étaient si heureux, ils s’amusaient tellement, qu’ils ne virent pas le soleil baisser à l’horizon et la lune chasser l’astre du jour derrière la colline, remplaçant ses rayons lumineux par une lumière blafarde.
C’est alors qu’ils paissaient tout leur soul sans trop se préoccuper de l’heure qu’ils entendirent un hurlement terrifiant.
« Houououou houououou ! »
Nos deux amis se redressèrent, stupéfaits. Ils aperçurent, dépassant d’un bosquet, deux oreilles pointues sous lesquelles deux yeux cruels les regardaient férocement. Enfin, l’animal sortit de sa cachette et ils découvrirent un loup ; le plus gros loup que l’on puisse imaginer, les babines saliveuses à l’idée d’un si bon repas.
- Houououou ! qui êtes-vous pour oser vous aventurer dans mon domaine ? Pour expier cette offense, je vais vous dévorer.
Tandis que Zigoto tremblait de tous ses membres, Dame Biquette avait déjà repris ses esprits.
- Comment ça, ton domaine ! ces champs appartiennent au père Tournesol. D’ailleurs, il nous a donné la permission de venir y gambader, mentit-elle effrontément.
- Je sais ce que je dis ! répliqua le loup, ulcéré. Et ce n’est pas une vulgaire biquette que je vais croquer qui va le contester !
- Dis-donc, toi ! on en a corrigé des plus gros au Vernay. Tiens ! Dimanche dernier ; Si tu avais vu la dérouillée que nous avons mise à une espèce de chien errant qui avait voulu s’en prendre à notre poulailler. Et pourtant, il était aussi gros que toi.
- Mais c’était moi que vous avez pris pour un chien errant ! s’écria le loup, plein de rage. C’est moi que vous avez rossé. Mais vous étiez une bonne dizaine dont un percheron et un taureau. Tandis que maintenant, je n’ai face à moi que deux caprins faméliques. Ça change tout. Humm ! Je sens que ma vengeance va être savoureuse.
- Ne te réjouis pas trop vite ! répliqua Dame Biquette, car mon ami que tu vois là est surnommé ‘corne de fer’ dans le canton. Il peut, d’un seul coup, te propulser en Chine ou sur la lune.
Cette assertion fit beaucoup rire le fauve. Vexée, notre amie apostropha le bouc.
- Ben, vas-y ! montre-lui !
Mais Zigoto, encore terrorisé, ne se sentait pas vraiment tenté de jouer les “ Duranton ” avec un loup de 60 kilos et préféra tergiverser.
- Et si nous négociions ? proposa-t-il.
A ces mots, le loup éclata de rire.
- Négocier ? négocier ? hoqueta-t-il. Tu es sûr que son surnom ce n’est pas Zavatta ? Tout ce que l’on peut négocier, c’est l’ordre dans lequel je vais vous manger.
Dame Biquette, furieuse des moqueries du monstre, poursuivit en trépignant.
- Si tu nous touches, tu auras affaire à Barnabé, notre percheron. Il est fort comme un truc…
- Comme un turc ! rectifia le bouc qui, bien que dans une situation désespérée, tenait au respect de la langue…Pas comme certains professeurs de Français.
Emportée par sa colère, Dame Biquette ne porta pas attention à l’intervention de son compagnon.
- Et je ne parle pas de Bill, notre taureau …
- C’est ça ! répondit le loup dans un grand éclat de rire. N’en parle pas, j’ai faim.
Mais notre amie était lancée et rien n’aurait pu l’arrêter.
- C’est la terreur du département ! poursuivit-elle.
Puis, elle ajouta d’un ton mielleux :
- Je crois que tu le connais ?
Le loup, encore tout endolori des coups qu’il avait reçus le dimanche précédent, se mit à réfléchir. Il en arriva à la prudente conclusion que deux malheureuses biques ne valaient pas une raclée aussi mémorable que celle de dimanche dernier et qu’il devrait, aujourd’hui encore, ramener des légumes à la maison.
- Et puis, continua la chevrette, il-y-a Tyson, et Mirabelle, et Isidore …
A l’en croire, foi de chèvre, le plus petit des poussins du Vernay aurait pu infliger au loup une pâtée dont il se serait souvenu toute sa vie.
Tandis que notre amie babillait à perdre haleine, les deux autres s’assirent sous un châtaignier.
- Elle est toujours comme ça ? demanda le loup.
- Non ! aujourd’hui, je la trouve même plutôt timorée ! répondit le bouc qui avait repris du poil de la bête. Au fait ! si tu t’ennuies le soir dans les bois, je peux te la laisser comme dame de compagnie.
- Ha non !!! hurla le loup, rouge de colère. Je ne voudrais pas t’en priver. Et j’ai tout ce qu’il me faut à la maison pour me casser les pieds.
Il poursuivit en prenant une voix plus aigüe, imitant sa compagne :
- Est-ce que tu t’es lavé les pattes avant de manger ? Tu as encore ramené des légumes de la chasse. Ce n’est pas avec ça que les petits vont grandir. Si je te vois tourner autour de la tanière de la louve qui habite sur la colline d’en face, je te crève les yeux. Enfin, tu connais je suppose ?
- Houlà ! répondit notre ami avec conviction.
- Bien ! s’exclama le loup en se relevant. Prends ta chèvre sous ton bras et rentre chez toi. Le temps de cueillir deux ou trois choux et quelques radis, et je vais en faire autant.
Zigoto ne se le fit pas dire deux fois. Sans même prendre le temps de remercier le loup, il attrapa Dame Biquette par la main et, tandis que celle-ci poursuivait sa vindicte, ils regagnèrent leur enclos en courant.
Lorsqu’ils rentrèrent, je venais tout juste de me réveiller. Avant que je ne sonne l’heure du retour à la ferme, Dame Biquette eut le temps de raconter à ses copines sa glorieuse épopée, à sa façon :
« Tandis que nous broutions un loup est arrivé.
Mais je lui ai fait front, et je l’ai menacé.
Et il a eu si peur que nous le corrigions
Qu’il s’est mis à genoux pour demander pardon.
Alors j’ai décidé de le laisser en vie. ”
Le bouc, riant sous cape, ne l’a pas démenti.
A demain.