Vous connaissez notre intellectuel et artiste moderne, l'âne Augustin. Mais je ne vous ai pas raconté la manière dont cette lubie lui était venue. La voilà.
Augustin artiste peintre
Vous ! vous avez une tête à aimer l'art moderne, hein ? oui ?... Je le savais ! Rassurez-vous, vous n'êtes pas le seul esprit tordu à être dans ce cas-là, témoin notre âne Augustin. Le bougre se prend pour un génie. Un génie moderne ! Je vous demande un peu ! Et ça nous regarde de haut, ça madame ! Et ça hausse les épaules lorsqu’on évoque Raphaël ou Victor Hugo ! Car l'animal se prend pour un intellectuel. Comme si intellectualisme et intelligence signifiait la même chose ... Alors que moi, par exemple, je ne suis pas un intellectuel, mais je suis intelligent... Ah si ! Par rapport à vous ! Tandis qu' Augustin, hein ? Mais rassurez-vous, il n'est pas né comme ça. C'était même un excellent compagnon jusqu’à ce jour où …
Il était tombé des cordes toute la journée. Ça arrive parfois dans nos contrées. Nous avions travaillé sous les intempéries car pluie ou pas, le devoir c'est le devoir. Bref, lorsque nous avions regagné nos appartements le travail terminé, nous étions sales comme Isidore lorsqu'il revient de la cueillette des truffes.
C'est ainsi qu'Augustin qui venait de regagner son boxe, dessina en s’ébrouant, une drôle de zébrure sur le mur. Cet incident eut pu, bien entendu, en rester là, si une idée saugrenue ne germa dans sa tête de pioche.
- Mais voilà une oeuvre originale ! s'extasia-t-il. Ceci est un chef-d'œuvre ou je n'y connais rien dans l'art pictural !
Il n’y connaissait rien, vous l'avez deviné, mais allez faire comprendre ça à un âne.
- C'est certain ! poursuivit-t-il avec conviction. Je suis un vrai génie de la peinture. J'ai le style des plus grands et la classe, j’en suis sûr.
Voici une évidence qui ne surprendra personne, Nombre de peintres modernes peint de cette façon.
Et voilà Augustin claironnant sur les toits qu'il était le plus grand peintre du canton et, qu'afin de le prouver, il allait faire sans tarder une exposition à la salle des fêtes du chef-lieu. Au début, nous n'y avions fait guère attention. L'animal n'étant pas à une ânerie près. Seulement, contrairement à son habitude, il s'accrocha à cette idée.
Pour acheter tout ce dont il avait besoin, il se précipita au bazar du village. Il fit l'emplette de chevalet, de tubes de peinture et de toiles. Il n’acquit cependant pas de pinceaux car Dame Nature l’en avait pourvu sous forme de queue.
Il entreprit alors toutes affaires cessantes, de faire des tableaux, des esquisses, des estampes. Il fallait le voir barbouillant allègrement ses toiles à grands coups de pinceaux hargneux. On aurait dit Cassius Clay au Madison Square Garden.
- Que fais-tu ainsi ? lui demanda Dame Biquette, intriguée par son attitude. Pourquoi t'obstines-tu à salir ces tablettes ?
Cette réflexion sidéra Augustin. Il en laissa tomber son “ pinceau ” de saisissement.
- Tu vois bien demeurée, que je réalise des oeuvres !
Biquette, comme tous les animaux d'ici, avait des goûts bien arrêtés. Elle aimait De Vinci, Delacroix et Van Gogh et ne comprenait pas que l'on puisse commettre et admirer de tels gribouillis, de telles débilités. Notre amie, suffoquée, s’éloigna sans répondre et partit annoncer à la ronde que l’âne était devenu idiot.
Tour à tour Barnabé, Isidore, Mirabelle, Tyson, Zigoto et les autres, vinrent se rendre compte par eux-mêmes et n’en crurent pas leurs yeux. Dame Biquette avait raison, l’âne devenait sénile avant l’âge. Si encore Augustin ne s'était contenté que de peindre ses croûtes et de les accrocher un peu partout, nous nous serions fait une raison. Mais lorsque l'animal n'était pas devant son chevalet à peindre ses turpitudes, il tenait à nous les expliquer.
La cour Du Vernay était devenue une véritable salle de conférences sur la peinture moderne avec Augustin en conférencier.
Le bougre faisait ses exposés à l’imparfait du subjonctif car ça fait plus moderne. Mais de l'imparfait du subjonctif à la Augustin, que n’aurait pas renié un intellectuel de gauche.
- La rayure que vous vîtasses là, je l’ai peignu en gris car dans mon for intérieur, j’eusserai l’impression que mon immense talent et mes traits de génie ne soyâtes guère appréciés par mon entourage. Mais vous voyîtes ce gros point vert ? Si je l’ai peintu en vert, c’est que j’eussûs acquis la certitude que je soyerai reconnu un jour, que mes toiles se vendrasseront à prix d'or et que je deviendrerai le plus grand peintre du canton... Que dis-je... Du département.
Car notre âne, voyez-vous, avais confiance en lui. Il était persuadé d'avoir du talent et ne comprenait pas que nous ne nous en apercevions pas. Il se croyait célèbre et apprécié dans tout le pays sauf au Vernay.
- Afin de satisfaire mes admirateurs, il me faut faire une exposition au chef-lieu de canton, pensa-t-il. Et je dois prévoir grand car mes œuvres formidables draineront assurément un public considérable.
Et puis souvent, en s'excusant, il nous disait.
- J'aimerais vous céder mes toiles à leur juste valeur, mais j'ai bien peur que chacun de mes tableaux n'ait un prix dépassant de très loin tout ce que vous pourriez gagner dans votre vie.
Au bout d'un certain temps, cela fut lassant de supporter toujours les mêmes discours ridicules, comme si nous avions un sou à dépenser pour acquérir ses âneries, ce qui est le cas de le dire. À force d'entendre cet ahuri vanter ses talents, certains esprits chagrins, afin d’avoir la paix, conçurent le plan odieux de lui raser la queue.
Vous vous doutez bien que parmi ces esprits chagrins figuraient en bonne place Dame Biquette et Mirabelle. Ce furent elles qui, un rasoir à la main, pénétrèrent une nuit chez Augustin sur la pointe des pieds. Constatant avec plaisir que notre ami dormait (Dieu merci, ça lui arrivait parfois) elles transformèrent sa queue en baguette de sourcier et s’en retournèrent chez-elle en riant de la bonne blague qu'elles venaient de faire.
- Dorénavant, il ne lui sera pas facile de faire de la peinture ! Se réjouit dame Biquette.
- Il pourra au moins nous battre la mesure ! renchérit sa commère.
Mais la bougresse ne croyait pas si bien dire, et cette stupide plaisanterie ne nous apporta pas la paix escomptée. Lorsque l'animal, au petit matin, prit place à la table du petit déjeuner, il ne semblait pas si furieux que ça. Au contraire, il paraissait même plutôt ravi.
- Mes amis ! déclara-t-il. J'ai eu cette nuit la révélation d'un nouveau talent et ma queue faite ainsi me va parfaitement.
On regretta alors ses horribles dessins
Car s’étant découvert l’âme d'un musicien
Notre ami Augustin, de sa queue bien rasée
Nous joua du tambour à longueur de journée.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires